American IV : The Man Comes Around

Johnny Cash

AMERICAN IV :
The Man Comes Around

Octobre 1992, Madison Square Garden. Rassemblés avec quelques jeunots admiratifs pour célébrer les trente ans de musique du vénérable Zimmerman, toute une clique de vétérans du rock’n’roll, plus ou moins verts, y vont de leur hommage. De tout ce qu’on entendit ce soir là le plus pitoyable ne fut pas It’s all right, ma (I’m only bleeding) interprétée par un Dylan à la voix plus nasillarde que jamais, mais un Cash affaibli tentant vainement de faire sonner à nouveau la tonitruante voix caverneuse qui fit d’It ain’t me, babe un tube dans les sixties, June Carter se démenant comme elle pouvait pour masquer cette implacable défection. Quelques années plus tard, confirmant cette impression, on apprit que Cash avait contracté une complication gravissime de la maladie d’Alzheimer. Autant dire que le monde de la musique, à l’instar de ses médecins, avait fait le deuil de cette figure légendaire de la musique populaire américaine.

Novembre 2002. Sortie d’American IV : The Man Comes Around. Comme l’indique le titre, il s’agit du quatrième disque sorti par Cash chez American, le label de Rick Rubin. Il ne s’agit pas simplement de quatre nouvelles lignes de plus dans la liste de la longue discographie de Johnny Cash. C’est bien plus que cela : il s’agit de la pierre de faîte posée au sommet de l’édifice que, disque après disque, il a construit au fil de sa carrière : l’accomplissement du travail de toute une vie. Plus qu’une renaissance, c’est une véritable transfiguration que Cash vit depuis quatre albums. Car cet homme est un artisan, un mineur qui n’œuvre plus à l’aide de la force physique du colosse qu’il fut, mais de la patience de l’homme épuisé, déterminé à extraire un par un ces joyaux noirs qui éclipsent de leur sombre beauté tous les hymnes énergiques, aussi bons soient-ils, qu’il a pu interpréter par le passé. « The music never stops », peut-on lire dans les notes du disque. Pourtant à chaque titre on a peur que sa voix chevrotante ne s’arrête soudain à jamais : elle n’est parfois guère plus qu’un souffle. Mais c’est le souffle de la mort qui nous susurre à l’oreille ces mélodies âpres et bouleversantes qui laissent à jamais troublé. Cash a un pied dans la tombe et chacun de ses nouveaux albums est enregistré dans l’urgence comme si c’était le dernier. Il semble jeter toutes ses dernières forces dans la bataille, et cela procure à l’ensemble une intensité dramatique exceptionnelle. Car il s’agit ni plus ni moins de la profession de foi d’un vieillard face à sa mort prochaine. Cash puise son inspiration dans ses méditations sur les Ecritures et c’est sans doute pour cette raison que sa voix semble habitée d’une présence surnaturelle. La production de Rick Rubin est parfaite dans ce contexte : sobre, ces quinze titres acoustiques (originaux, reprises ou airs traditionnels) sont réhaussés ici d’un orgue, là d’un mellotron, qui ajoutent encore à la solennité de l’œuvre.

Si la chanson titre - l’une des trois originales signées de la plume de Cash - était jouée dans une église, cela ne constituerait certes pas un blasphème. L’un des sommets de l’album est certainement la reprise de Bridge over troubled water de Paul Simon. Là où l’originale était gâchée par une orchestration balourde, ici, la voix transfigurée de Cash et l’accompagnement tout en retenue dégagent une beauté saisissante. Ce titre se termine avec le concours de Fiona Apple qui apporte la touche de grâce ultime. On croise en outre Nick Cave pour un duo sur une reprise du I’m so lonesome I could cry d’Hank Williams. Parmi les reprises inattendues (Depeche Mode, Nine Inch Nails), on trouve notamment In my life des Beatles, emplie d’une sensibilité d’écorché vif, nue et émouvante.
Au fil de ces quinze titres, on passe par des passages véritablement éprouvants, qui vous prennent aux tripes, pour vous laisser tout tremblant lorsque la dernière note retentit. Puis s’imposent de bienvenues trêves, le temps de se ressaisir. L’album termine sur We’ll meet again, vœu pieux lancé par le vieux prêcheur à ses ouailles. Nous aussi, Johnny, on prie pour toi. Nul doute qu’après de tels albums tu ne termines au firmament de ces artistes éternels que nous chérissons tous.

 

  Jim Bee