Lodger

David Bowie

LODGER

De 1977 à 1980, Bowie traverse ce qui restera la période la plus fructueuse de sa carrière. Certains grinceront des dents, préférant la période dite glam (étiquette bien réductrice) du début de la décennie. Tant pis pour eux. En 1979 sort donc Lodger, album qui s’inscrit dans une lignée Low-Heroes-Lodger-Scary Monsters.

Quatre albums estampillés Bowie/Visconti, enregistrés avec plus ou moins la même équipe : Dennis Davis, George Murray, Carlos Alomar, Brian Eno – ce dernier ayant un apport immense en ce qui concerne le son de Bowie sur cette période – , et plus épisodiquement, Robert Fripp. Soyons précis : parti vers d’autres cieux (pour une fertile collaboration avec les Talking Heads), Eno ne participe pas à Scary Monsters. Peut-être peut on expliquer par cette absence l’abord plus facile de ce disque, qui rencontra un succès incomparable à celui de ses trois prédécesseurs. Scary Monsters est la partie émergée de l’iceberg, finalement la moins intéressante, mais celle qui restera pour le plus grand nombre.

Reste donc la partie immergée, ce qu’on appelle couramment la trilogie berlinoise. Les siamois Low et Heroes, albums fondamentaux des années 70, sont souvent mis en avant – à raison – car ce sont dans ces deux là que l’on lit le mieux, déjà, ce que sera toute la future new wave, qu’elle soit cold ou non (Cure, Joy Division et Cie). Et Lodger est toujours décrit comme le troisième, celui qui est bien pratique pour parler de trilogie, mot magique dans le rock pour pouvoir affirmer qu’un groupe accède à une sort de panthéon (voir les Beatles, Dylan, et autres Stones). Et bien je tiens à rétablir un peu la vérité.
Certes Lodger, paru deux ans après le double coup Low/Heroes de 1977, paraît beaucoup moins tordu, fouillé ou risqué que les précédents à première écoute. Exit les longues plages instrumentales. Les titres redeviennent plus proches de ce qu’on peut appeler un tube, tant au niveau des mélodies que de la durée. Cependant, ne vous figurez pas que Bowie revienne sur terre, non : il est encore loin dans sa plongée dans les bas-fond berlinois. Après Low et Heroes il a commencé une lente remontée vers la surface. Surface qu’il atteindra finalement pour Scary Monsters. Mais, pour Lodger, il traîne encore un entrave de poids à son pied, qui le maintient bien au fond, en la personne de Brian Eno. Parsemant tout l’album de ses trucs électroniques, plus à la manière de ce qu’il fit sur les deux premiers Roxy Music, que son travail sur Low et Heroes, il est omniprésent. Ceci, associé avec les prouesses vocales d’un Bowie particulièrement en verve (vocaux tour à tour aigus, sons de gorge, chœurs allumés…), font que Lodger est encore bien, bien loin d’un produit calibré FM.

L’album commence avec Fantastic Voyage, dans la droite lignée du Secret Life of Arabia qui clôturait Heroes, comme quoi ces deux ans n’ont en rien altéré la continuité de cette trilogie. L’ambiance orientale est présente tout au long de Lodger à travers les chœurs, violons ou même les thèmes comme sur Yassassin (turkish for : long live). Cette chanson est d’ailleurs emblématique : Bowie prend le risque, effectivement, d’assassiner la mélodie de vocaux compliqués, soulignés par des chœurs heurtés et légèrement barrés. Bowie s’engage visiblement sur une voix directe vers le mauvais goût (certains titres sont à deux doigts de friser l’indigestion) mais pourtant tout passe sans heurts car l’homme est en pleine forme, la section rythmique fait un sans faute et les trouvailles sonores d’Eno illuminent le tout à la perfection. Sur Lodger, Bowie ne trouve jamais la simplicité, toujours la musique prend un détour inattendu dans des titres pourtant à première vue convenus et nous emmène hors des sentiers battus. Finalement ce qui tranche vraiment avec les deux opus précédents est la présence de toutes ces chansons entraînantes (DJ, Red Sails, Repetition, Boys keep swinging), chose qu’on ne trouvait guère sur des Low et Heroes plus hermétiques. C’est pourquoi à ceux qui découvrent la trilogie je conseillerais de commencer par Lodger pour une immersion en douceur dans le grand œuvre Bowiesque des seventies.

 

  Jim Bee