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Morrissey |
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Depuis le jour où dans un débordement de sensibilité elle s'est invitée chez nous, sa voix ne nous a plus quittés et accompagne, amie secrète et familière, nos moments d'intime abandon. Délicate et précieuse, mélancolique et en apesanteur, la langue de Morrissey aspire à l'envol. Osmose de sa voix et de ses mots, elle s'échappe en volutes lyriques, écran de fumée lisse où se perdre jusqu'au vertige,où s'oublier jusqu'à en être bouleversé.
Maniéré, affecté, narcissique, autant de qualificatifs
qui appliqués à un autre le rendrait indésirable. Pourtant
Morrissey, dandy solitaire, irritant et attachant, redéfinit les termes
et nous lie dans le texte.
Le contrat établit sa vision esthétique et morale du rôle de chanteur, qui se nourrit de son aversion pour le vulgaire et de sa sincérité envers son public. Si l'art est représentation, être naturel c'est porter un masque, c'est ne rien offrir. Morrissey prend le risque d'être vulnérable et offre sa vie sans se protéger.
Dès lors, comment lui reprocher d'être théâtral ? Car l'auteur de "hang the blessed DJ because the music that they constantly play it says nothing to me about my life" est pleinement conscient des émotions que sa voix provoque, et joue de son chant pour atteindre au poétique. Et rarement cette exigente alchimie n'avait opéré avec autant de charme et de cohérence que dans "Vauxhall and I".
Précédemment à l'enregistrement, Morrissey connaît
une période marquée par plusieurs drames privés, et "Vauxhall
and I" semble répondre à ses doutes, à son besoin
de repli sur soi, de se réfugier dans un univers familier. Cette recherche
de repères et d'identité, qui constitue le thème de plusieurs
chansons, est aussi sensible dans la musique.
Celle-ci est singulièrement homogène et aboutie sur toute la durée d'un album qui se présente comme un nécessaire recueillement et fait figure de parenthèse entre deux disques plus rock. Morrissey dresse l'inventaire et redécouvre la formule qui sert le mieux sa voix, celle inventée à l'époque par The Smiths (son précédent groupe, référence majeure de la pop britannique des années 80) : dentelles de guitares, élégance des mélodies, raffinement des accompagnements tissent un voile de soie où lover sa voix.
Les 11 morceaux de cet album rendent donc grâce à son talent
de chanteur. Il s'y dévoile plus nu que jamais : la mélancolie
n'est plus ironique. Il conserve cependant suffisamment de recul et de panache
pour se garder de toute morbidité et insuffler, "de sa propre
façon étrange", une vibrante exaltation au coeur de sentiments
d'acceptation et d'isolement.
Entre la chanson d'ouverture, qui de l'élan de son crescendo initial
accompagne une renaissance, et celle clôturant l'album dans un déluge
de percussions qui renvoie au silence la musique et les mots, le voyage dans
la vie de Morrissey se fait d'une traite. Un voyage porté par son souffle
léger et grave, paradoxal équilibre entre austérité
du propos et flamboyance du chant. Narcissique, maniérée...que
ne pardonnerions-nous pas à cette voix ?
| b.wit |