Lou Reed - Casino de Paris

LOU REED

Casino de Paris
26/05/2003

Antony ou Antonny ?

Une soirée de rock’n’roll et de poésie au programme. Bon, Lou Reed ne nous a jamais trop déçus depuis l’album New York. Ok, rien de nouveau sous le soleil (ça fait beau temps que Lou Reed a cessé d’être à la pointe de quoi que ce soit – depuis la fin du Velvet, en fait). Mais voilà, son désormais sempiternel quatuor 2 guitares – basse – batterie est carré et très efficace, tout à fait suffisant pour les gens qui apprécient Lou et n’ont jamais décroché malgré les abîmes au fond desquelles il est tombé au cours de sa carrière. La tournée pour le précédent album, Ecstasy, était excellente. C’était la première fois que je le voyais en concert et j’avais été soufflé par le professionnalisme de l’ensemble. Son groupe était tout entier dédié à créer un son propre, sans une note superflue. Une tournée sans surprise par rapport à l’album, mais intense. J’étais plutôt confiant quand j’ai acheté ma place cette année.

Me voilà donc dans le cadre luxueux du Casino de Paris. Un rapide examen, et on peut remarquer deux choses : la présence d’un violoncelle, et l’absence de batterie. A ce moment, j’ai eu une grosse crise d’angoisse : bon dieu, il n’allait pas nous servir deux heures de lecture ininterrompues, quand même ? L’homme a prouvé par le passé qu’il était capable de tous les pires affronts envers son public et le bon goût. Mais voilà, les doutes furent vite dissipés quand un Lou apparemment d’excellente humeur commence les premières mesures de Sweet Jane. D’habitude, c’est le genre de chansons qu’il garde pour les rappels. De bonne augure. Le groupe prend place. Effectivement, pas de batterie. Deux de ses désormais habituels comparses (Mick Rathke, guitare/piano et Fernando Saunders, basse), plus la violoncelliste, et… Antony (ou Antonny?), une sorte de gros poupon boudiné dans des habits noirs, qui va s’asseoir dans son coin, bien sagement, comme un gamin appliqué (rétrospectivement, on aurait bien aimé qu’il reste là sans bouger et à la boucler pendant tout le concert.). Bref, le son se met en place doucement, et ça commence à prendre forme. Mais voilà, lorsque Lou présente son groupe au cours de Sweet Jane on découvre tout à coup le fabuleux organe d’Antony. Enfin, fabuleux, c’est ce que semble penser l’unique Lou Reed qui le couve respectueusement (amoureusement ?) du regard. A ce moment là, je n’avais pas encore pris la mesure du désastre que ce mec représenterait pour la suite du concert.

Lou Reed enchaîne les chansons, c’est plutôt pas mal. On est content, par exemple, quand il joue Men of good fortune. Puis tout change avec la suivante, pourtant pas la plus mauvaise : How do you think it feels. C’est là que j’ai décroché, et que je me suis retrouvé sur une pente glissante. Jusque là, j’avais toujours pensé que ce groupe était approprié pour ce que faisait Lou Reed. Le fait est que ça faisait un moment que ça marchait. Mais voilà, il se trouve que Saunders a décidé de sortir de son rôle de bassiste solide et sans fioritures. Maintenant, il se permet d’élargir de ses attributions originelles et de se mettre aux chœurs. De prendre des libertés. Avec son pote Antony, il n’y a pas à dire, ils ont une capacité à vous dégueulasser une chanson de façon radicale et irrémédiable (jamais deux voix ne se sont aussi mal mariées avec celle de Lou Reed). Imaginez les Poetic Lovers ou R Kelly reprenant du Velvet… Même Jennifer Lopez ou Céline Dion n’auraient fait mieux. Je pense que ces deux là ont largement mérité de faire partie de la désormais mythique liste des collaborateurs foireux de Lou Reed, aux côtés des Rick Wakeman, Steve Howe et autres Michael Fonfarra.

Lou Reed a beau s’exclamer « What a voice ! » dès que son protégé Antony entonne un air, on a du mal à le suivre sur ce chemin. Le public est dubitatif. Il applaudit encore après des chansons massacrées, mais le cœur n’y est plus (moi ça fait beau temps que je faisais la gueule et que je regardais presque avec envie ceux qui avaient décidé de sortir avant la fin). Par moments, quand on entend moins les voix de ces deux boulets, on retrouve du plaisir : la version de The bed et celle de Venus in furs sont excellentes. Mais voilà, on touche parfois tellement au grand guignolesques que c’en est affligeant. Quand Lou Reed commence All tomorrow’s parties, on oscille entre le désir de hurler sa joie d’entendre un de ces chansons mythiques en live, et la peur de la voir encore démythifiée en une version immonde. Et on eut droit à une version horrible, où l’entrelacs des voix de Antony et Saunders atteint un sommet de laideur. Le pic fut atteint lorsqu’au beau milieu de la chanson, un huluberlu asiatique sort en kimono et se met à faire des pseudo figures d’art martial. On touche alors à un art complet : le paroxysme du mauvais goût, un mauvais goût qui fait exploser les frontières entre la musique, les arts martiaux et la poésie. Une mixture plus qu’indigeste qui vous retourne l’estomac en moins de deux !

Et on n’avait pas tout vu ! Car Lou Reed tenait à prouver qu’il n’était pas seulement capable de massacrer ses propres chansons (comme Sunday Morning, quelques minutes après, encore une du Velvet que je ne pourrai plus jamais écouter avec le même ravissement que par le passé), non, il sait aussi apprécier les horreurs des autres (là, j’ai repensé, en un flash, à ces interviews avec Lester Bangs où Lou Reed lui faisait écouter la pire soupe en lui soutenant que c’était excellent). Notamment celles de… Fernando Saunders ! Non content de nous faire chier avec ses vocalises sur quasiment toutes les chansons, le voici qui nous fait cadeau de sa dernière compo, que Lou Reed est ravi de nous présenter : Reviens Chérie. Une espèce de daube R&B, chantée par un Saunders transcendé, qui se la joue Stevie Wonders des égouts (Lou Reed a toujours été fasciné par la fange, ça ne m’étonne pas qu’il en remonte des morceaux comme ce mec là !). C’aurait dû être le pire des moments, mais non, il avait déjà eu lieu avant. A ce moment, j’étais déjà anesthésié, tout a glissé sur moi sans faire de vagues. Je pensais presque à arrêter d’enregistrer le concert, de toute façon qu’est-ce que j’allais faire d’un truc pareil ? Mais je suis resté jusqu’au bout, tenace, toujours suffisamment optimiste pour croire que la prochaine serait meilleure, mais non ! Toujours ostensiblement cradossée par Antony, décidément pas en reste (voir Set the twilight reeling, nulle à chier, avec en prime, comme si ça suffisait pas, un solo de basse totalement hors de propos), et avec des apparitions sporadiques de « Maître Kim-machin » en kimono. Je vous passe les détails, le groupe part, revient pour le rappel, Lou Reed nous prévient qu’il va jouer une chanson du Velvet, mais que lui ne peut plus la chanter, aussi laisse-t-il la parole à Antony - The Voice - sur Candy Says (beurk !), qui essaie d’imiter Joe Cocker avec ses mains (déjà, pas une très belle référence), mais qui ressemble plutôt à un type qui souffre pas mal des hémorroïdes. Deux chansons plus loin, ça se termine, pour mon plus grand soulagement. Bizarrement, j’avais pas envie de faire une ovation à Lou Reed, ce soir là.

Au final, on aura donc eu d’excellents moments (Venus in furs, The bed, Dirty Boulevard, Waltzing Mathilda), mais ce qui restera est un énorme sentiment de frustration au vu du nombre de chansons, notamment des grands classiques, complètement ratées. Le problème de Lou Reed en ce moment, ce sont à nouveau ses collaborateurs, et on peut craindre qu’il ne les garde encore un moment : il a l’air de bien les aimer, et ils ne risquent pas de lui faire d’ombre vu leur absence de talent !

Alors maintenant que je vous ai un peu expliqué le topo, j’aimerais revenir sur un point : Antony. Mais qui est-il donc ? Serait-ce la nouvelle muse de Lou Reed, comme le fut Rachel au moment de Coney Island Baby ? C’était peut-être un horrible trav’ à barbe, mais au moins Lou Reed ne l’avait pas fait chanter, et l’album en question reste un de ses meilleurs. Alors, Antony ? Peut-être y a-t-il un lien quelconque et secret qui les unis (je ne veux pas m’occuper de la vie privé de Lou Reed, et encore moins de celle d’Antony), ou alors pense-t-il VRAIMENT qu’il tient entre ses mains un réel génie ? Je n’ai pas la réponse, mais par contre j’ai la réponse à cette question : Antony, ou Antonny ? Mais pardi, c’est évident ! Antonny, avec deux N comme connard !

 

  Jim Bee